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Aide aux pêcheurs-plongeurs vietnamiens. Bilan et perspectives

jeudi 17 octobre 2013, par AFEPS-Bretagne-Manche-Atlantique

BILAN

De très nombreux pêcheurs pauvres utilisent, au Vietnam, la plongée pour gagner leur vie et sont obligés d’aller de plus en plus profondément car les produits de la mer se font rares dans les faibles profondeurs.

Dans ces villages, un groupe constitué de plusieurs familles est propriétaire d’un bateau. Un capitaine diplômé est désigné, il est aussi le plus souvent, le chef de plongée ( en général sans aucune formation en plongée ou en secourisme ). Il va organiser une campagne de pêche de quatre semaines, à deux ou trois jours de navigation, pour laquelle il recrute une douzaine de pêcheurs plongeurs de son village.

Le fruit de la vente de la pêche est partagé entre propriétaires, capitaine et plongeurs sur des pourcentages fixés au départ. Un pêcheur plongeur qui fait une dizaine de campagnes de pêche par an peut arriver à faire vivre sa famille.

La grande majorité des pêcheurs est pauvre et n’a aucune formation aux risques de la plongée. La méconnaissance des techniques de plongée largement maîtrisées en occident est la cause principale des nombreuses morts et paralysies permanentes. La formation à la prévention et à la prise en charge, en mer, des accidents de plongée est donc nécessaire.

L’AFEPS dispose d’un groupe de spécialistes et de chercheurs dans le domaine du secourisme appliqué à la plongée et de la médecine subaquatique et hyperbare. En 1998, l’Institut Pasteur de NHA TRANG nous sollicite. (Traditionnellement, depuis Alexandre YERSIN, les pêcheurs des onze provinces du Centre Vietnam sont sous l’administration sanitaire de l’Institut Pasteur de Nha Trang.)

Les médecins de cet Institut ont constaté qu’il y a un grand nombre de morts et de paralysés en relation avec la pratique de la pêche en plongée sur narghilé. Depuis les années quatre-vingt, les pêcheurs couplent un petit compresseur au moteur de leur embarcation et peuvent ainsi respirer sur un narghilé et plonger à plus de cinquante mètres. Cette pratique est une catastrophe humaine et écologique. Il y a, au minimum, 5 % de mortalité et de morbidité (paralysies diverses).

Jusqu’en 2002 nous avons proposé de former les médecins des gens de mer à la médecine de plongée afin qu’ils instruisent les pêcheurs plongeurs des dangers de leur travail et des moyens de remédier aux principaux accidents. Nous avons édité des fiches plastifiées, en vietnamien, proposant des tables de plongée adaptées à la pratique locale.

Un documentaire a été fait sur ce travail (cf. youtube « La détresse des profondeurs » de Stéphanie ZOCCOLLA : https://www.youtube.com/user/AFEPSp...).

Les résultats ont été modestes, les médecins formés étant peu intéressés par le sort des pêcheurs-plongeurs.

A partir de 2004, nous avons fait former à BREST, à l’hôpital de la Cavale Blanche, trois médecins de l’Institut National de Médecine Maritime de HAÏ PHONG. Cet institut, créé en 2000 devait répondre aux problèmes sanitaires que posaient les pêcheurs plongeurs. Les médecins vietnamiens ont été formés à la plongée par un moniteur de notre association.

En 2005 pour l’expédition de Jean Louis ÉTIENNE à CLIPPERTON, Jean Éric BLATTEAU, Spécialiste de Médecine de Plongée met au point un protocole de Recompression Thérapeutique par Immersion à l’oxygène dit protocole de CLIPPERTON qui nous a semblé parfaitement adapté au cas des plongeurs-pêcheurs vietnamiens.

En 2008, l’UBFT (l’Union des Blessés de la Face et de la Tête) a accepté de financer notre projet sur cinq ans (2008-2012) de formation de « Plongeurs Secouristes » choisis dans la population des pêcheurs plongeurs de deux sites : l’île de LY SON dans la province pauvre de QUANG NGAI et le village de NINH VAN dans la province riche de KHANH HOA. Nous voulions ainsi évaluer notre formation et le protocole de CLIPPERTON sur des populations de pêcheurs-plongeurs ayant des habitudes de travail totalement différentes. Dans le village de NINH VAN (1 500 habitants) il y a environ 90 pêcheurs plongeurs. En 2008, il y avait eu deux morts et trois paralysés. Sur l’île de LY SON (17 000 habitants, 1 000 pêcheurs plongeurs) il y avait, en octobre 2011, 90 paralysés des suites d’accidents de plongée.

( En 2009, Jean Michel PONTIER , Spécialiste de Médecine de Plongée a réalisé un petit film sur notre action à LY SON - « Ly Son l’île invalide » visible sur le site youtube cité ci-dessus- et sur Solinter ).

Nous avons donc mis en place deux centres de formation : l’un dans le village de NINH VAN (en collaboration avec l’hôpital de rééducation de NHA TRANG), l’autre dans l’île de LY SON (en collaboration avec le Service de santé du Comité Populaire de l’île), destinés à former des cadres médicaux pour prendre en charge ces accidents dans leurs hôpitaux et des « Plongeurs Secouristes » pour les prévenir et les prendre en charge sur les lieux de l’accident, souvent éloignés du plateau technique médical.

(En mars 2013, nous avons effectué une formation dans un troisième centre, dans l’Archipel de CON DAO, ancienne île de POULO CONDOR, au large du cap St Jacques).

Notre action qui s’inscrit dans quatre axes stratégiques permet d’éviter les accidents et de minimiser les séquelles éventuelles d’un accident de plongée.

- Par la formation à la prévention des accidents.

- Par la formation à la prise en charge des accidents sur le bateau dès la remontée : Recompression Thérapeutique par Immersion à l’oxygène pur selon les protocoles de CLIPPERTON1.

- Par la formation des cadres médicaux de proximité et des personnels des hôpitaux équipés de caissons.

- Par la reconversion vers d’autres métiers liés à la plongée et à la mer : encadrants de plongée récréative, élevage des holothuries, tourisme solidaire, protection de l’environnement sous-marin.

Les formateurs de l’AFEPS travaillent seuls sur les trois premiers axes. Dans les deux centres où nous intervenons depuis cinq ans, la mortalité et la morbidité des plongeurs avoisinent les 0 %. Nous avons :

- Formé 30 médecins des gens de mer à la médecine de plongée.

- Formé 10 médecins hospitaliers vietnamiens à la médecine hyperbare et au secourisme adapté à la plongée.

- Formé, en plus, en France trois médecins francophones vietnamiens à la médecine hyperbare, à la médecine maritime et à la plongée

- Formé 70 « Plongeurs secouristes », chefs de plongée, responsables chacun d’une douzaine de pêcheurs plongeurs.

- Informé les autorités locales des moyens de faire face à ce gros problème social.

Cette formation de plongeurs-secouristes, accompagnée d’une formation du personnel médical dans les hôpitaux-infirmeries des ports d’attache et de cadres médicaux de l’hôpital de Nha-Trang qui dispose d’un caisson a permis la mise en place d’un réseau permettant une « médicalisation » depuis l’accident en mer jusqu’au centre médical disposant du caisson. Il peut s’écouler, en fonction des lieux de pêche, de deux à trois jours entre l’accident et le caisson, la prise en charge immédiate permet la diminution voire l’absence de séquelles post-accident.

Les plongeurs secouristes formés ont été équipés du matériel nécessaire à la prise en charge immédiate des accidentés pour pratiquer une RTI .

Chaque secouriste reçoit un « KIT » qui comprend :

- Des fiches plastifiées résumant l’ensemble des items de la formation.

- Le matériel de RTI (Recompression Thérapeutique par Immersion à l’oxygène) à savoir : une bouteille d’oxygène de 40 litres, un manodétendeur et une durite achetés au Vietnam et un octopus nitrox ainsi que la connectique dessinée par un de nos spécialistes et fourni par AQUALUNG France.

- Un documentaire pédagogique (DVD) que nous avons réalisé en 2013 complétera le KIT et devrait permettre aux cadres médicaux et professionnels que nous formons au Vietnam de prendre le relais et ainsi de continuer le travail entrepris par l’AFEPS.

Le KIT coûte en moyenne 350 €

Les accidentés sont ensuite transportés, si nécessaire, dans les hôpitaux équipés de caissons de recompression. L’hôpital de rééducation de NHA TRANG est un de ces hôpitaux. Les accidentés bénéficient, dans cet hôpital, d’une prise en charge double : L’OHB (Oxygénation Hyperbare) avec des protocoles semblables à ceux des services des pays du Nord, et d’une prise en charge par des techniques de médecine traditionnelle. Les résultats sont tels qu’il serait intéressant, pour nous et pour les accidentés de tous les pays, de faire une étude de ces techniques de prise en charge pour évaluer leur efficacité.

Sur le quatrième axe – reconversion, en collaboration avec d’autres Organisations de Solidarité Internationales - nous travaillons pour la plongée récréative avec l’association « Plongeurs du Monde » qui forme bénévolement des jeunes défavorisés à l’encadrement de la plongée de loisir. Un premier stage a eu lieu en 2012 (en même temps que notre formation au secourisme) et quinze jeunes en ont bénéficié. Au bout de quatre stages les jeunes seront « Dive Master » et pourront ainsi encadrer des plongeurs de loisir des nombreux hôtels de luxe qui entourent leur village.

Nous étudions aussi, avec des partenaires scientifiques, la possibilité de reconversion des pêcheurs-plongeurs faiblement handicapés dans l’élevage d’holothuries – bêche-de-mer – générateur de revenus afin d’alléger les charges de la communauté de pêcheurs qui assume la prise en charge des victimes d’accidents de plongée.

En mars 2013, lors d’un séminaire à l’hôpital de NHA TRANG, nous avons présenté nos résultats . Un article a été publié dans la revue scientifique MEDSUBHYP et nous avons fait une communication lors du 12è Symposium international de Médecine Maritime en juin 2013 à BREST.

L’impact des formations a été évalué par 2 enquêtes (2011-2012) portant sur 51% des plongeurs formés.

Depuis 2009, les plongeurs pêcheurs ont modifié leur manière de plongée en limitant le temps passé au fond et/ou en diminuant le nombre de plongées profondes à 50-60 mètres. Ils ont également pris en compte le risque d’accidents liés à leur technique de plongée par narghilé. Les cas d’accidents mortels et les accidents décompression neurologiques entraînant des paralysies avec séquelles ont significativement diminué, avec des taux annuels de mortalité et de morbidité divisés par quatre. 24 RTI ont été mises en œuvre sur la période 2009-2012. Aucun effet adverse de la RTI n’a été rapporté. 11 accidents de décompression articulaires ont été traités par RTI à l’air avec 100 % de disparition des douleurs. 10 accidents de décompression neurologiques ont été pris en charge soit par RTI à l’O2 (récupération immédiate pour 4/4 sujets), soit par RTI à l’air (récupération immédiate pour 2/6 sujets).

La réalisation de formations dédiées à la problématique des accidents de plongée avec mise en œuvre de la RTI permet donc de limiter la mortalité et la morbidité dans des communautés de plongeurs pêcheurs en situation précaire.

Le bilan de notre action est globalement très positif. Les plongeurs-pêcheurs demandent de nouvelles formations, ils ont proposé de nous donner un terrain pour construire un centre permanent. Certains de ces plongeurs secouristes sont capables maintenant d’être des formateurs et interviennent pour secourir des plongeurs-pêcheurs non formés et non équipés de matériel de RTI.

Lors du séminaire de NHA TRANG en mars dernier, le responsable des plongeurs-pêcheurs de NINH VAN a déclaré : « Avant 2008, j’amenais 30 à 35 plongeurs accidentés par an à l’hôpital de NHA TRANG, depuis 2009 je n’ai amené personne ». Les pêcheurs ont conscience que ces actions de formation visent à la sauvegarde de la vie, à la préservation de la santé et à l’équilibre économique de la population des villages côtiers. Sans système de protection sociale, un pêcheur paralysé et sa famille se retrouvent dans une très grande précarité.

Par contre, les autorités sont diversement concernées par nos actions.

Les provinces participent financièrement aux missions en prenant en charge en totalité (LY SON) ou en partie (Nha Trang) les frais d’hébergement, de nourriture et de déplacement sur terre et sur l’eau au Vietnam … à condition que le PACCOM nous ait donné un permis de travail.

Le PACCOM (People’s Aid Co-ordinating Commitee) doit en principe faciliter les activités humanitaires et d’aide au développement des ONG au Vietnam. Nos trois dernières missions ont été impactées par une certaine inertie administrative qui nous a conduit à suspendre nos missions du 2ème semestre 2013.

Notre demande de permis de travail pour trois ans, initiée il y a un presque un an est toujours en cours d’instruction. La remontée semble se faire par paliers, espérons que notre demande de sera pas soumise à une ré-immersion – non thérapeutique dans ce cas là – en approchant de la surface.

PERSPECTIVES

La demande reste grande même sur les trois sites (NINH VAN, LY SON et CON DAO) et à plus forte raison sur l’ensemble du territoire. Nous n’avons pas la prétention de nous substituer à l’état vietnamien pour ce travail mais nous avons pu constater que le gouvernement venait de lancer un plan de formation de médecin spécialisé en médecine de plongée. Cette formation aura lieu à l’Université de Haï Phong qui est une université où il y a de nombreux étudiants francophones (Les trois médecins formés à Brest étaient issus de cette université).

Si nous obtenons le permis de travail du Paccom nous ferons une mission de formation dans le courant du premier semestre 2014 sur les trois sites :

- A Con Dao pour former seize pêcheurs plongeurs et les équiper du matériel de RTI. La formation se ferait sous l’autorité du Directeur du Parc Naturel. Les plongeurs scientifiques du Parc participeraient à la formation.

- A Ninh Van (ou à l’hôpital de Nha Trang) sous l’autorité du Médecin Directeur de l’hôpital. Nous formerons dix plongeurs secouristes et nous compléterons ainsi la formation des cadres de l’hôpital qui pourront à leur tour faire des formations.

- A Ly Son sous l’autorité du Service des Affaires Étrangères de la province. Nous formerons dix plongeurs secouristes avec l’aide de plongeurs secouristes formés les années précédentes et motivés pour devenir formateurs. Nous formerons ensuite dans un autre site de la province désigné par les autorités régionales, toujours avec l’aide des Plongeurs Secouristes devenus formateurs, dix autres plongeurs secouristes.

Les actions à réaliser sont :

- Formation de « Plongeurs Secouristes » dans les Centre de formations en place. Poursuivre le perfectionnement et le recyclage.

- Étudier les résultats : identifier le facteur principal qui fait diminuer la mortalité et la morbidité au sein des groupes de Plongeurs Secouristes formés ; formation efficace en plongée ou en secourisme ?

- Étudier les demandes d’ouverture de nouveaux Centres de formation (inventaire des personnels médicaux motivés, des pêcheurs plongeurs demandeurs et des autorités locales impliquées).

Nous recherchons subventions et parrainages de plongeurs-pêcheurs (solidarité des plongeurs de loisir avec les plongeurs-pêcheurs du Vietnam ?). En fonction des financements obtenus nous poursuivrons en 2015 et 2016 et à l’issue de ces missions nous aurons formé et équipé du matériel nécessaire à la RTI entre cent et cent cinquante « Plongeurs Secouristes » supplémentaires. Nous aurons formé également une trentaine de cadres médicaux capables de prendre le relais.

A plus long terme nous espérons amener les plongeurs-pêcheurs vietnamiens à financer eux-mêmes le matériel nécessaire à la prise en charge des accidents de plongée par la création de coopératives ou d’associations de pêcheurs qui géreraient les achats, l’entretien, la répartition sur les bateaux du village en fonction du type de pêche, de l’éloignement du port etc … Un équipement peut servir à plusieurs pêcheurs-plongeurs embarqués sur un même bateau. Les coûts par pêcheur seraient modestes … et bien inférieurs au coût pour la communauté d’un invalide de 25 ans.

Ce projet est piloté à l’AFEPS par cinq médecins bénévoles, spécialistes en médecine de plongée et en médecine hyperbare dont deux chercheurs. D’autres bénévoles se joignent régulièrement aux missions.

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